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Pitié pour les vaches !

La barrière des espèces a donc été franchie. Les vaches anglaises sont en train d’empoisonner les hommes. Folles, elles nous transmettent leur folie. Du seul fait d’avoir croqué un bonbon ou mangé un bon bifteck, nous risquons d’avoir le cerveau transformé en éponge. La viande, c’était le sang, la vie, la force taurine : voici venir les temps de la viande mortelle. La confiance du consommateur est atteinte. Le spectre d’une nouvelle épidémie se profile. La peste moderne semble même prendre un malin plaisir  à s’insinuer dans les moments les plus insouciants et les plus joyeux de l’existence.

Pour protéger l’humanité, il faut donc prendre les grands moyens, c’est-à-dire, si l’on en croit les experts les plus avisés, abattre le cheptel coupable. Tout le cheptel ? Peut-être pas, mais, disons, trois ou quatre millions de têtes. Pour l’exemple. Pour enrayer la maladie. Pour traiter le problème à la racine. Pour restaurer la crédibilité des éleveurs britanniques. Pour montrer au public affolé par la « vache folle » qu’on a la situation bien en mains et qu’il n’a plus de raison de s’inquiéter. Ainsi le marché retrouvera sa vigueur. McDonald’s son sourire, et les hommes leur appétit.
Ils devraient pourtant le perdre s’il restait un peu d’humanité sur la terre. Aucun ruminant anglais, breton ou germanique n’a réclamé  de la viande de mouton avariée pour agrémenter ses repas. Ces mammifères étaient tous herbivores et contents comme ça. Mais pour ceux qui vivent dans l’illimité, qui affirment la plasticité totale de l’être et qui ne conçoivent la réalité qu’opérable, machinable, rentable et entièrement disponible, cette donnée naturelle ne saurait être qu’un obstacle transitoire et contingent.

Ils ont donc levé l’obstacle et, en devenant carnivores, certains ruminants sont devenus fous.  Un crime, autrement dit, a eu lieu, mais comme les victimes de ce crime sont des bêtes, c’est à elles de payer.
Qu’elles payent donc le prix de la folie humaine: il serait absurde d’ajouter la négligence à la démence et de mettre en péril la santé de notre espèce déjà traumatisée et fragilisée. Est-il, néanmoins, exorbitant de réclamer un peu de mauvaise conscience dans le cas, probable, d’un grand massacre conjuratoire? Après tout, le droit du plus fort n’est pas la forme la plus civilisée du droit, ni l’éradication du donné le nec plus ultra de l’humanisme. «Qui sait si l’âme du fils d’Adam va en haut, et si l’âme des bêtes va en bas?» se demandait, il y a bien longtemps l’Ecclésiaste. La question n’a rien perdu de son actualité. 
Texte publié dans Le Monde du 2 avril 1996

Alain Finkielkraut est philosophe, auteur de nombreux ouvrages philosophiques et directeur de la revue Le Messager Européen.

 

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